samedi 17 février 2018

Pauvres ancêtres - #RDVAncestral Février 2017

Le 5 mai 1832, à Pont-Sainte-Maxence, à une cinquantaine de kilomètres au Nord de Paris. Il est environ deux heures de l'après-midi.
C'est une belle journée de printemps, il fait doux, la verdure a refait son apparition, les arbres fruitiers sont en fleurs. On devrait voir des gens dehors, bien installés afin de profiter de ces premiers beaux jours après l'hiver.

Et pourtant, si je croise bien des gens dans les rues, ils ne profitent pas du beau temps pour flâner. Au contraire, on ressent une certaine agitation et une grande inquiétude dans la ville.

Et c’est bien compréhensible. 

En effet, depuis quelques semaines, l’épidémie de Choléra Morbus sévit dans la petite cité, après avoir fait des ravages à Paris et dans d’autres villes alentours. 


Aujourd'hui, j'ai choisi d'aller à la rencontre de Jean Dominique Barbiot, mon SOSA 240. C'est un jour extrêmement triste pour lui : son fils Pierre Dominique vient de mourir des suites de cette terrible épidémie à l'hospice civil de la ville, à l'âge de 37 ans. Pierre Dominique était né le 1er Brumaire an III à Pont et c'est le frère de mon SOSA 120, François Désiré Barbiot.

J'aperçois Jean Dominique sur le chemin de l'hôtel de ville alors qu'il s'apprête à y déclarer le décès.

Il est âgé de 66 ans. Il a les cheveux blancs, le dos un peu voûté et est habillé d'un costume marron assez bon marché et chaussé de sabots de bois. Après avoir exercé les métiers de tanneur et de journalier, il est aujourd'hui jardinier et vit dans une assez grande misère. Ainsi, le recensement de 1831 nous indique qu'il n'est pas soumis à aucun impôt local : ni contribution foncière, ni contribution mobilière, ni contribution des patentes ni la célèbre contribution sur les portes et fenêtres. 

Il me parait digne dans cette épreuve ; sans doute s'y était-il préparé. Pierre Dominique était malade depuis très peu de temps mais les symptômes du choléra sont si violents et impressionnants que le médecin avait préféré le faire entrer à l'hospice. En outre, à la fin du mois d'avril, il y avait déjà 19 décès liés au Choléra Morbus sur les 109 cas recensés, d'après les bulletins sanitaires publiés quotidiennement. 

Pour cette formalité, il est accompagné du garde-champêtre. En m'approchant d'un peu plus près, alors que je m'apprête à lui parler, je m'aperçois qu'ils sont en grande discussion et Jean Dominique semble tout de même en colère :

" Il parait que les gens de Paris veulent obliger tous les propriétaires à installer des latrines fermées, à paver les cours et interdire de jeter les détritus dans la rue. Moi, je comprends bien, mais comment on fait, nous qui avons déjà du mal à nourrir convenablement nos familles?
On voit bien que la plupart des malades sont des pauvres gens qui vivent dans des maisons qui tombent en ruines, dans des rues étroites jonchées d'ordures mais ils ne vivent pas là par plaisir.
" On a pourtant tout fait de ce que prescrit la Commission sanitaire : on a couché Pierre après l'avoir enveloppé dans des couvertures de laine, on a essayé de calmer ses frissons comme on a pu, on lui a faire prendre des tisanes de plantes aromatiques tous les quarts d'heure... Rien n'y a fait... Je ne comprends pas...
Avis émis par le Préfet de Seine-et-Marne le 23/08/1832 - © Blog La part de Brie
" Et je crois que les docteurs n'en savent pas beaucoup plus que nous. Ils se contentent de prescrire des infusions ou des bains de jambes. Je ne les blâme pas, je voudrais comprendre ce qui est arrivé à mon fils.
" Malheureusement, je pense que personne ne sait vraiment comment arrêter ces morts. La preuve, tu as vu, Monsieur le Curé a offert une pièce du presbytère pour y installer les malades, au cas où il n'y aurait plus de place à l'hospice...
"Et maintenant, que vont devenir sa femme et ses 4 enfants? Le plus jeune a à peine 5 ans. Ma femme et moi, on pourra peut-être les aider un peu, mais on a encore une grande fille à charge et je suis vieux et fatigué. Son frère aussi, François, sans doute également, mais lui et sa famille, eux non plus, ils ne mangent pas tous les jours à leur faim."

Je renonce à parler à Jean Dominique. Que pourrais-je lui dire ? Que la situation de sa famille va s'arranger? Je ne pense pas que ce soit vrai malheureusement. Que l'épidémie va cesser rapidement? C'est faux. Que les médecins vont trouver un remède efficace contre le choléra? Cette découverte n'interviendra que bien plus tard.

Je reste un peu désemparée face à ce père qui vient de perdre son fils. Pour un prochain rendez-vous ancestral, j'aimerais bien - enfin - croiser un ancêtre heureux...

***

L'épidémie de Choléra Morbus arrive en France en mars 1832, après avoir touché d'autres pays européens : la Russie, l'Allemagne, le Royaume-Uni. Cette épidémie touchera une grande partie de la France : de la Seine et Marne aux Bouches-du-Rhône, en passant par le Finistère, la Moselle, l'Ariège...
Le choléra fera 19 000 victimes à Paris en 6 mois, autant à Marseille. Au total, 100 000 personnes décéderont du Choléra pendant cette épidémie, entre mars et septembre-octobre 1832. Parmi les milliers de victimes anonymes, il y a eu quelques cas célèbres dont le Président du Conseil de l'époque, M. Casimir Périer, mort du choléra le 16 mai 1832 à Paris.

A Pont-Sainte-Maxence, elle fera 87 morts d'après Wikipedia. Dans le village de Pontpoint, limitrophe à Pont, l'épidémie aurait fait 300 victimes sur les 850 habitants qu'il comptait en 1831. 

Le roman Le Hussard sur le toit de Jean Giono se déroule en Provence pendant cette épidémie de 1832.

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